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Date de création : 26.02.2011
Dernière mise à jour :
15.02.2026
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Rubrique "Libres commentaires liturgiques, Année III". Suite du billet N°5001.
Extrait de Commentaires philosophiques des textes de la liturgie catholique, Année III, A.MENDIRI, Amazon.
Prochain billet demain lundi 14 juillet.
TEXTES :
Livre du Deutéronome(Dt 30, 10-14)
Moïse disait au peuple : Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »
Lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens(Col 1, 15-20)
Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles,Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.
Évangile selon saint Luc(Lc 10, 25-37)
En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : « Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai. » Lequeldes trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié enverslui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
COMMENTAIRE :
« Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. » (Livre du Deutéronome) ; « Le Christ … le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé…Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude » (St Paul) ; « que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? … Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? … Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même… Lequel … a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? … Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » (St Luc).
Ces extraits présentent tout à la fois des passages obscurs et d’autres, fort classiques et limpides. Commençons tout d’abord par les propos théologiques de St Paul. Ils évoquent la personne du Christ. Ils confirment que celui-ci est entièrement homme, qu’il est Jésus de Nazareth, et en même temps entièrement Dieu, porteur de la plénitude propre à Dieu, si nous appelons plénitude le plus haut degré d’Être concevable, à savoir l’Être sans limite, l’Être infini, l’Être qui voit toute forme d’imperfection ou de Mal éradiquée. Mais en assumant la plénitude, en se faisant finitude tout en conservant sa plénitude, bref en s’incarnant, Le Christ introduit au sein de l’Être une nouvelle forme de plénitude accessible à la création et aux créatures, à savoir la plénitude sur le mode de la finitude.
Le Dieu incarné ne surgit pas brutalement au sein de l’histoire de l’humanité et au sein de notre création. Il est contemporain de celle-ci depuis le commencement, depuis l’émergence à l’Être de cette création. L’Incarnation connaît une lente et longue genèse qui accompagne celle-là même de la création se donnant librement les caractéristiques contingentes et imprévisibles de son visage, du visage de sa liberté propre, et donc de son Être propre puisque Etre, liberté, contingence sont trois dimensions ontologiques indissociables.
L’Incarnation ainsi comprise résulte du double choix ontologique de l’Être infini, source et fondement de toute chose, de faire accéder à l’Être d’autres Êtres distincts de lui et qu’on appelle des créations et de donner à ces créations la libre possibilité d’accéder à sa plénitude ou plus précisément à la nouvelle forme de plénitude commune à Dieu et aux créatures, à savoir la plénitude sur le mode de la finitude. Tel est le fondement du Dieu Trinitaire.
C’est en ce sens que le Christ ou le Dieu incarné renvoie à ce double projet ontologique divin et qu’à ce titre il est « avant toute créature » puisqu’il appartient à la sphère divine mais à la sphère divine dans le cadre de ce projet de faire émerger la création. C’est en ce sens également que « Tout fut créé en lui » puisque le Dieu incarné accompagne et contient la création depuis ses origines.
Les créatures et dans l’immédiat, les hommes en particulier, désirent rompre les frontières étroites de leur finitude et hériter de « la vie éternelle » en étant conscients du dépassement de leur finitude et confiants dans l’héritage promis de la nouvelle forme de plénitude introduite par le Dieu incarné, il leur faudra épouser ce qui fait l’essence de cette plénitude, à savoir l’Amour-agapè, l’Amour gratuit, l’Amour qui veut du bien à Dieu, à autrui, à toutes les créatures, à soi-même de manière gratuite et sans que cela ne soit conditionné par l’attente d’une contrepartie. Dès lors la réponse du Christ concernant la fameuse injonction « Aimez-vous les uns les autres et Dieu comme vous-mêmes » ne relève pas d’une obligation morale, d’un devoir d’obéissance à un Dieu capricieux et fouettard mais tout simplement d’une exigence ontologique.
La fin de l’extrait évangélique du jour est explicite à cet égard : le prochain n’est pas un être de la famille, uni par nous par des liens du sang, il n’est pas un être de notre nationalité ou de notre pays, il n’est pas celui qui partage nos convictions politiques ou religieuses, il est toute personne qui a été créée à « l’image de Dieu » et qui mérite à ce titre considération et dignité, et en particulier lorsque cette personne souffre ou est en difficulté. Car, selon St Jean, « celui qui dit aimer Dieu qu’il ne voit pas et qui n’aime pas ses frères qu’il voit, est un menteur ».
Rubrique "Libres commentaires liturgiques"
Prochain billet demain lundi 21 novembre.
TEXTES :
Deuxième livre de Samuel (5,1-3)
Alors toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : « Vois ! Nous sommes de tes os et de ta chair. Dans le passé déjà, quand Saül était notre roi, c’est toi qui menais Israël en campagne et le ramenais, et le Seigneur t’a dit : “Tu seras le berger d’Israël mon peuple, tu seras le chef d’Israël.” » Ainsi, tous les anciens d’Israël vinrent trouver le roi à Hébron. Le roi David fit alliance avec eux, à Hébron, devant le Seigneur. Ils donnèrent l’onction à David
Lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens (1,12-20)
Vous rendrez grâce à Dieu le Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints, dans la lumière. Nous arrachant au pouvoir des ténèbres, il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé : en lui nous avons la rédemption, le pardon des péchés. Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église :c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.
Évangile selon saint Luc (23,35-43)
Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! »Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » Mais l’autre lui fit de vifs reproches : « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Jésus lui déclara : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »
COMMENTAIRE :
« Tu seras le berger d’Israël mon peuple » (Samuel) ; « Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui…Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude. » (St Paul) ; « Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! ». (St Luc).
Les extraits liturgiques de ce jour sont éminemment de nature théologique. St Paul rappelle en deux affirmations essentielles le statut ontologique du Christ. Le Christ ne se réduit pas à Jésus de Nazareth. Car il est censé être à la fois entièrement homme ou « Fils de l’homme » et entièrement Dieu ou « Fils de Dieu ». Autrement dit, le Christ se présente comme étant le Dieu incarné, Dieu qui a assumé la condition de la finitude, qui s’est fait finitude tout en conservant sa plénitude divine afin que la finitude ou la création puisse accéder à la plénitude divine ou plus précisément à cette nouvelle forme de plénitude, la plénitude sur le mode de la finitude qui découle de l’Incarnation de Dieu au sein de cette finitude.
Car il va de soi que par essence la finitude suppose des limites spatiales et temporelles infranchissables. Pour que la finitude dépasse ou surmonte ses limites naturelles et essentielles, faut-il encore qu’elle puisse changer de nature. Or, elle ne possède pas les ressources ontologiques qui lui permettraient un tel dépassement. Par ailleurs, elle ne saurait se confondre avec l’Etre infini ou absolu, ce qui n’aurait pas de sens. Dès lors, seule la possibilité d’accéder à cette nouvelle forme de plénitude, la plénitude sur le mode de la finitude, issue de l’Incarnation divine, rend possible et intelligible le dépassement des limites de la finitude et ce sur le modèle du Dieu incarné, du Christ et du Christ ressuscité, témoignage par excellence de la finitude surmontable et surmontable sur un mode divin, sur un mode de plénitude.
Seulement, le processus d’Incarnation n’émerge pas avec la naissance du Christ, avec son apparition au sein du monde humain à une époque déterminée de l’histoire des hommes. Cette naissance n’est jamais que l’aboutissement d’une longue genèse du processus d’Incarnation. Le Dieu incarné, le Dieu décidant librement et gratuitement d’assumer la finitude issue elle-même d’une libre et gratuite décision divine de faire émerger à l’Etre la création ou la finitude est donc le Dieu au sein duquel surgit d’abord et subsiste ensuite cette création car un Etre de finitude ne possède pas par essence ni la possibilité de venir à l’Etre ni de se maintenir à l’Etre.
Non seulement l’Etre de la création surgit librement et gratuitement de Dieu mais cet Etre, afin d’Etre réellement un Etre et non une simple modalité d’Etre de l’Etre infini, de l’Etre source et fondement de toutes choses, s’avère, comme tout Etre, libre par excellence. Si sa venue à l’Etre et son maintien à l’Etre ne tiennent pas à ses ressources ontologiques limitées, en revanche son destin d’Etre est entre ses mains puisqu’il lui appartient d’accueillir et de -se conformer le mieux possible à la nature de ce Dieu incarné, autrement dit à l’Amour-Agapè, l’Amour gratuit, l’Amour qui n’attend aucune contrepartie, afin d’accéder ou de partager cette nouvelle forme de plénitude, la plénitude sur le mode de la finitude. Mais il peut également, dans sa liberté d’Etre à part entière, refuser cette perspective, ne lui accorder aucun crédit, ne pas faire confiance dans la parole qui lui offre et lui promet cette perspective, en se repliant sur ses seules limites ou horizons de finitude, autrement dit en ne répondant qu’à l’appel de la « chair », à cette violente force de vie qui est en lui et qui l’appelle à n’avoir pour seul projet que les satisfactions du monde de la finitude, bref à commettre le « péché » par excellence.
Ce projet divin est un choix de toujours, un choix découlant de sa nature librement choisie d’être Amour et Amour infini. Dès lors, ce Dieu incarné est présent au sein de la finitude depuis son émergence à l’Etre. Ce projet connaîtra une longue genèse, celle-là même de la finitude ou de la création. L’irruption historique du Christ est un épanouissement de ce processus mais non son terme. Car ce n’est qu’à l’issue de la genèse de la création façonnant le visage de sa liberté propre que le Dieu incarné permettra aux créatures qui acceptent de s’allier avec lui d’accéder à la nouvelle forme de plénitude.
L’Incarnation supposait que ce Dieu tout-puissant se fasse librement et gratuitement tout petit ou impuissance, épouse pleinement la condition de la finitude, la mort comprise. Dès lors, sur la croix, ce Dieu-là ne saurait fuir cette condition. C’est la condition de la Rédemption, du salut des créatures, ce salut consistant précisément à sauver celles-ci de la finitude et de ses limites, et de leur éventuel et libre accès à la plénitude divine.
A. Mendiri
Rubrique "Libres commentaires liturgiques"
Prochain billet demain lundi 14 novembre.
TEXTES :
Livre de Malachie (3,19-20)
Voici que vient le jour du Seigneur, brûlant comme la fournaise. Tous les arrogants, tous ceux qui commettent l’impiété, seront de la paille. Le jour qui vient les consumera, – dit le Seigneur de l’univers –, il ne leur laissera ni racine ni branche. Mais pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement. Vous sortirez en bondissant comme de jeunes veaux à la pâture.
Deuxième lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens (3,7-12)
Vous savez bien, vous, ce qu’il faut faire pour nous imiter. Nous n’avons pas vécu parmi vous de façon désordonnée ; et le pain que nous avons mangé, nous ne l’avons pas reçu gratuitement. Au contraire, dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous. Bien sûr, nous avons le droit d’être à charge, mais nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter. Et quand nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or, nous apprenons que certains d’entre vous mènent une vie déréglée, affairés sans rien faire. À ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné.
Évangile selon saint Luc 21,5-19
En ce temps-là, comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Ils lui demandèrent : « Maître, quand cela arrivera-t-il ? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? » Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom, et diront : “C’est moi”, ou encore : “Le moment est tout proche.” Ne marchez pas derrière eux ! Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. » Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies ; des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel. » Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous amènera à rendre témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »
COMMENTAIRE :
« Voici que vient le jour du Seigneur… le Soleil de justice se lèvera » (Malachie) ; « ce qu’il faut faire pour nous imiter. Nous n’avons pas vécu parmi vous de façon désordonnée ; et le pain que nous avons mangé, nous ne l’avons pas reçu gratuitement » (St Paul) ; « « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom… vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. » (St Luc).
Par nature, l’homme s’interroge sur sa condition. Il n’y a pas de conscience sans interrogation sur le sens. Car l’homme est le seul être connu jusqu’à ce jour dans le vaste univers qui a conscience du Bien et du Mal et enfin de la mort, certitude empirique constituant l’horizon inévitable de son existence. La présence du « Mal », c’est-à-dire de tout ce qui remet en cause son attachement à la vie, les laideurs physiques et morales, les désordres de toutes sortes, la souffrance, le vieillissement et in fine la mort, suscite chez lui le sentiment de l’absurde, du non-sens, de la résignation face aux limites qu’il éprouve douloureusement. La puissance de vie qu’il enferme en lui et qui ne connaît aucune canalisation naturelle l’invite à jouir des satisfactions que lui offre cette courte existence avec tous les excès possibles.
Face à la conscience de cette condition et de l’absurde, l’humanité a envisagé de multiples manières d’y répondre. C’est le cas des diverses sagesses que des penseurs de renom proposent. La sagesse grecque se fonde sur les vertus de la raison. Faute d’instinct, la raison doit « tenir le gouvernail » non pour mieux servir désirs déréglés et passions exacerbées mais pour fixer les fins de notre existence afin de servir notre bien véritable. Mais cette sagesse se résigne face aux limites qui sont les nôtres et qui sont liées à la finitude, nous invitant à accepter la mort le plus sereinement possible. Ces limites sont inévitables et il nous faut les apprivoiser au mieux.
De multiples courants religieux nous promettent la survie d’une âme qui subsisterait à la mort du corps. Mais ce refus des limites inhérentes à notre finitude apparait la plupart du temps et d’un point de vue rationnel comme une pure consolation afin de sauver un sens qui à l’évidence ne concerne pas les êtres individuels mais au mieux la vie en général transmise de génération en génération.
Pourtant, un message attire l’attention par sa cohérence. Il s’agit du message chrétien. Le Christ est présenté comme « Fils de l’homme » ou entièrement homme et dans le même temps comme « Fils de Dieu » ou entièrement Dieu. Autrement dit le Christ serait le témoignage que Dieu ou le fondement de toutes choses s’est fait finitude, a assumé la finitude tout en conservant sa plénitude essentielle, bref s’est incarné afin que la finitude se transfigure, change de nature, puisse surmonter ses limites initiales et insurmontables lorsqu’elle est réduite à sa seule essence. En somme le message évangélique donne une assise rationnelle à la possibilité et à la promesse d’une limite surmontée.
Ce message aurait reçu sa légitimité suite à la Résurrection du Christ, témoignage que ce dernier n’était pas effectivement seulement « Fils de l’homme » mais également « Fils de Dieu ». La résurrection du Christ est le témoignage que la mort ou les limites de la finitude sont vaincues.
Mais qu’est-ce qui nous assure que le Christ est bien ressuscité ? Il nous pour cela faire confiance aux témoignages de ses disciples, de ces multiples hommes, souvent de condition modeste, qui ont cru en lui sans véritablement comprendre qui il était de son vivant, qui l’ont abandonné suite à sa mort infamante sur une croix, mort qui a mis un terme à leurs espoirs et à ce qu’ils ont cru être des illusions et qui à la suite des manifestations multiples de sa résurrection ont répandu cette bonne nouvelle inlassablement jusqu’au martyr inclus.
Cette affirmation du sens en dépit des apparences et des évidences du bon sens a suscité beaucoup plus que des refus intellectuels, voire de la commisération. Car cette proclamation de la victoire finale du « Bien » sur le « Mal » concerne ce qu’il y a de plus intime dans le cœur des hommes, ce qu’il y a de plus vital, son désir le plus violent. Et en même temps, cette proclamation semble une imposture, une folie, l’illusion par excellence contre lesquelles il faut se prémunir et qu’il est nécessaire de combattre. Ceux qui accordent crédit à cette promesse deviennent des imposteurs qui se voient victimes du ressentiment de tous ceux qui n’y accordent aucun crédit, le ressentiment étant cette démarche consistant à critiquer, à combattre ce à quoi on reconnaît secrètement une valeur, ce à quoi on rêve, mais une valeur et un rêve qui apparaissent inaccessibles ou illusoires. C’est en ce sens que les croyants s’attirent parfois sinon souvent l’hostilité ouverte des incroyants.
A. Mendiri
Rubrique "Libres commentaires liturgiques"
Prochain billet demain dimanche 06 novembre.
TEXTES :
Deuxième livre des Maccabées (7,1-2.9-14)
En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coups de fouet et de nerf de bœuf, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que de transgresser les lois de nos pères. » Au moment de rendre le dernier soupir, il dit : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on le lui ordonna et il présenta les mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. »
Deuxième lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens (2,16-17.3,1-5)
Que notre SeigneurJésus Christ lui-même, et Dieu notre Père qui nous a aimés et nous a pour toujours donné réconfort et bonne espérance par sa grâce, réconfortent vos cœurs et les affermissent en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien. Priez aussi pour nous, frères, afin que la parole du Seigneur poursuive sa course, et que, partout, on lui rende gloire comme chez vous. Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais, car tout le monde n’a pas la foi. Le Seigneur, lui, est fidèle : il vous affermira et vous protégera du Mal. Et, dans le Seigneur, nous avons toute confiance en vous : vous faites et continuerez à faire ce que nous vous ordonnons. Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l’amour de Dieu et l’endurance du Christ.
Évangile selon saint (Luc 20,27-38)
En ce temps-là, quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus et l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a prescrit : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une épouse mais pas d’enfant, il doit épouser la veuve pour susciter une descendance à son frère. Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ; de même le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants. Finalement la femme mourut aussi. Eh bien, à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour épouse ? » Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui. »
COMMENTAIRE :
« Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu » (Livre des Macchabées) ; « Que notre Seigneur… et Dieu notre Père qui nous a aimés et nous a pour toujours donné réconfort et bonne espérance par sa grâce, réconfortent vos cœurs et les affermissent en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien » (St Paul) ; « « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. » (St Luc).
Ces extraits évoquent la perspective de la mort pour les croyants et surtout le statut des hommes dans l’au-delà espéré de cette mort, ce qui est fort rare. Comme nous le savons, la mort est la seule certitude empirique que nous ayons, même si, affectivement, inconsciemment, dit Freud, nous n’y croyons pas. Mais puisque nous sommes des « êtres pour la mort » comme le proclame à juste titre Heidegger, il va de soi qu’une existence authentique doit avoir conscience en permanence de cette vérité et se comporter en fonction de cette échéance qui peut survenir à n’importe quel moment. Car, même lorsque nous en fuyons l’idée, notre manière d’envisager la vie, nos entreprises, nos projets et in fine le sens que l’on donne à ce passage éphémère sur notre planète, en dépendent.
Ceux qui pensent, comme l’évidence et le bon sens semblent l’attester, que la mort est une fin irréversible et que nous retournons au non-être qui était notre lot avant notre naissance ou plus précisément avant notre conception, auront tendance à estimer que d’un point de vue métaphysique, la vie in fine est absurde, dépourvue de raison et que toute espérance, autrement dit cette confiance aveugle et sans raison précise dans ce qui vient, totalement vaine et illusoire.
Dans cette perspective, les leçons du philosophe Epicure prennent tout leur sens. Il nous faut accueillir chaque instant en en saisissant toutes les occasions de satisfactions qui nous sont offertes, mais sans excès afin de nous préserver des effets nocifs de ces derniers, et ce, sans penser à la mort, pensée qui nous trouble inutilement, puisque « quand la mort n’est pas là, nous sommes là, et quand la mort est là, nous ne sommes plus là ».
Cependant une telle conception se heurte à plusieurs objections ou limites. Elle est source de frustrations, puisque la raison doit veiller, soupeser les satisfactions auxquelles nous pouvons donner suite, et fait appel à des limitations ou des efforts qui nous rappellent la fragilité de notre condition. Or, la soif de vie qui anime tout être et plus particulièrement tout homme qui connaît le tragique de sa condition et qui ne possède pas les limites naturelles ou les instincts propres aux autres espèces animales, le conduise à vouloir tomber dans l’ « hubris » des Grecs, dans cette démesure qui rejoint dans une certaine mesure le « divertissement » cher à Pascal et qui avait précisément pour objet d’oublier l’horizon inévitable de nos vies tout en profitant le plus possible de toutes les opportunités offertes par la vie et ce, précisément, parce que ignorants du moment où la mort va survenir, inutile comme le préconise Epicure de ménager l’avenir et les effets de nos excès.
De manière illusoire ou non, le message religieux s’élève contre cette manière d’envisager les choses. Rappelons que par définition la démarche religieuse est censée nous « relier » à un sens, un « Logos », une transcendance, c’est-à-dire un sens qui nous dépasse et dont nous ne sommes pas les auteurs et qui nous habiterait. Certes le dévoilement de ce sens exige une quête, comme toute activité d’ordre culturel. Le dévoilement de ce sens justifie la distinction entre la « chair », cette unité indissociable du corps et de l’âme repliée ou réduite à elle-même, et l’esprit, cette unité indissociable du corps et de l’âme mais reliée à ce qui la dépasse et qui l’habite néanmoins au sein de sa vie intérieure et qui fait l’objet d’une expérience spirituelle.
Cette saisie du sens ne saurait s’effectuer par la médiation de la seule raison mais la raison doit pouvoir avoir l’humilité de se dépasser par ce que Pascal appelait le « cœur », autrement dit cette intuition qui saisit le sens au sein d’un vécu intérieur, saisie qui se situe au-delà des mots, au-delà des raisonnements, au-delà du bon sens pratique. C’est cette saisie du sens ainsi comprise qui est la source de l’espérance, cette confiance indéfectible dans ce qui vient.
Certes, cette saisie du sens ne saurait nous amener à comprendre et à nous représenter un horizon qui dépasse le nôtre, nos capacités intellectuelles et perceptives, qui reste étranger à notre monde. Nous avons déjà des difficultés, pour ne pas dire des impossibilités, pour concevoir l’avenir concernant ce monde-ci. A plus forte raison à propos d’un monde hypothétique qui dépasse le nôtre, qui est à ce titre de nature différente du nôtre. N’oublions pas que la résurrection promise, annoncée, n’est nullement un retour en arrière, une nouvelle vie semblable à celle que nous avons connue mais autre chose de radicalement différent, étranger à ce monde et à nos représentations et ce, précisément parce qu’il s’agit d’un dépassement, d’une vie qui se prolonge en accédant à un statut ontologique tout autre même s’il conserve à sa manière ce qui est dépassé. Tel est le sens de la réponse du Christ aux sadducéens, ceux qui nient la résurrection, dans l’Evangile du jour.
A. Mendiri
Rubrique "Libres commentaires liturgiques".
Prochain billet demain mardi 02
novembre.
TEXTES :
Livre de l'Apocalypse (7,2-4.9-14.)
Puis j’ai vu un autre ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ; d’une voix forte, il cria aux quatre anges qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » Et j’entendis le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau : ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël. Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvaitdénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ilss’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » Tous les anges se tenaient debout autour du Trône, autour des Anciens et des quatre Vivants ; se jetant devant le Trône, face contre terre, ils se prosternèrent devant Dieu. Et ils disaient : « Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! » L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau.
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Première lettre de saint Jean (3,1-3)
Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nousserons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous luiserons semblables car nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur.
Évangile selon saint Matthieu (5,1-12a)
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.
COMMENTAIRE :
« Nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues…Ils s’écriaient : Le salut appartient à notre Dieu » (Apocalypse) ; « dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté… quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est » (St Jean) ; « « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux… Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (St Matthieu).
Ces extraits sont significatifs de la fête de la Toussaint. Comme son nom l’indique, il s’agit de fêter tous les saints. Nombre d’entre nous doivent se dire qu’ils n’en font pas partie à la fois parce qu’ils sont toujours vivants d’une part et que d’autre part ils ont conscience de ne pas appartenir à cette élite supposée des hommes pouvant être reconnus comme étant saints et dont ici ou là l’Eglise proclame tel ou tel de ses enfants comme l’étant effectivement au regard d’une vie jugée exemplaire et exceptionnelle. Pourtant, ce n’est nullement ce que disent les textes du jour.
En effet, qu’est-ce qu’un saint ? C’est d’abord un être qui a reconnu, accueilli et fait vivre la présence supposée de Dieu au sein de sa vie intérieure, présence qui a illuminé son comportement au cours de sa vie. Ce mode d’être ne caractérise pas nécessairement toute son existence mais pour le moins une période de sa vie qui précède sa mort terrestre. Pensons par exemple à la jeunesse turbulente et dissolue de St Augustin suivie par une conversion, un retournement intérieur qui en a fait un des interprètes les plus profonds du christianisme et qui a été proclamé saint par l’Eglise catholique. Bref, un saint incarne à un moment de son existence un « signe » de Dieu, de sa présence et témoigne de cette présence par son action au sein de ce monde. Le témoignage de cette présence ne concerne pas que des êtres d’exception sur le plan culturel, sur le plan d’œuvres de grande portée mais également des myriades d’hommes anonymes, modestes, inconnus pour toujours du grand public, mais dont l’influence et le rayonnement sur ceux qui les ont connus et côtoyés ont été considérables.
Platon, dans le « Banquet », examine les différentes formes de beauté, la beauté en général étant pour lui la manifestation sensible du sens ou du « Logos ». La beauté la plus apparente, la plus immédiate, la plus accessible est bien entendu la beauté physique. Mais au-dessus de cette beauté existe une forme de beauté supérieure, une beauté morale, non visible immédiatement, exigeant une perception des êtres moins superficielle. Pour le philosophe du grand siècle Grec, cette beauté morale se manifeste dès lors que les êtres concernés sont raisonnables, autrement dit lorsque chez eux « l’intelligence tient le gouvernail » et qu’en conséquence ils mènent, tant sur le plan de la vie privée que de la vie publique ou politique, une existence ordonnée, loin des désordres inspirés par les désirs et les passions incontrôlés. Ces personnes laissent de grands souvenirs auprès des gens qui les ont connus et une trace dans l’histoire si les circonstances les ont amenés à conduire une carrière politique.
Bien entendu, ces hommes raisonnables décrits par Platon ne se confondent pas avec les « saints » évoqués par les textes bibliques de ce jour. Certes, les personnes concernées sont éminemment honorables et leur influence positive incontestable. Cependant, leur témoignage, leur action, leur influence restent enfermés dans les limites étroites de la finitude. Le « saint » des textes bibliques témoigne des mêmes qualités, de la même aura, mais ces qualités et cette aura témoignent qui plus est d’une présence divine ou supposée telle, d’un lien avec un sens transcendant comme l’homme raisonnable de Platon, mais d’une transcendance personnelle et non purement rationnelle, d’une promesse de dépassement de la finitude, d’un sens qui n’est plus cantonné dans les étroites limites de cette finitude. Au-delà des exigences de la raison, se manifestent les exigences du « cœur », non pris au sens banalement affectif ou sentimental, mais au sens d’une expérience et d’une intuition intérieure transcendant la raison et à même de saisir l’intégralité du sens qui, pour de telles personnes, est d’essence religieuse, si on appelle « religieux », tout ce qui nous relie à une transcendance vivante, personnelle, porteuse d’une promesse d’accès à une forme de plénitude divine. De telles analyses permettent de mieux saisir la différence, selon les dires de Pascal, entre le Dieu des philosophes et le Dieu d’Abraham, Isaac et Jacob.
Rappelons en effet la clef du message évangélique. Dieu s’est fait homme, a assumé la condition de la finitude tout en conservant sa plénitude afin que les hommes puissent accéder, s’ils en décident ainsi, à la nouvelle forme de plénitude introduite par l’Incarnation de Dieu au sein de la finitude, à savoir la plénitude sur le mode de la finitude.
Si nous accueillons ce message, si nous y adhérons, si nous nous comportons conformément à ce qu’inspire ce message, à savoir conformément à la nature de ce Dieu, conformément à l’Amour-agapè, à l’Amour gratuit, à l’amour qui n’attend pour s’exprimer aucune contrepartie, alors, d’ores et déjà nous sommes des « enfants de Dieu », d’ores et déjà nous sommes des « signes » vivants de sa présence, d’ores et déjà nous sommes des « saints ». Certes, nous ignorons ce que sera cette plénitude. Nous ne pouvons nous la représenter et l’évoquer que sur un mode humain, sur le mode de la finitude, sur un mode à vrai dire étranger à tout ce qui touche le dépassement des limites inhérentes à la finitude et qui demeure irreprésentable et impensable ici et maintenant. Néanmoins, la joie et la paix intérieure qui nous habitent lorsqu’on se laisse envahir par l’Amour-agapè sont dès à présent une préfiguration de ce monde promis au-delà des horizons de notre finitude.
A. Mendiri
Rubrique "Libres commentaires liturgiques".
Prochain billet demain lundi 31 octobre.
TEXTES :
Livre de la Sagesse (Sg 11,23-12,2)
Pourtant, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu'ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n'as de répulsion envers aucune de tes oeuvres ; si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l'aurais pas créé. Comment aurait-il subsisté, si tu ne l'avais pas voulu ?Comment serait-il resté vivant, si tu ne l'avais pas appelé ? En fait, tu épargnes tous les êtres, parce qu'ils sont à toi, Maître qui aimes les vivants, toi dont le souffle impérissable les anime tous. Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent, pour qu'ils se détournent du mal et croient en toi, Seigneur.
Deuxième Lette de St Paul à Timothée (2 Th 1,11-2,2)
C'est pourquoi nous prions pour vous à tout moment afin que notre Dieu vous trouve dignes de l'appel qu'il vous a adressé ; par sa puissance, qu'il vous donne d'accomplir tout le bien que vous désirez, et qu'il rende active votre foi. Ainsi, le nom de notre Seigneur Jésus sera glorifié en vous, et vous en lui, selon la grâce de notre Dieu et du Seigneur Jésus Christ. Frères, nous avons une demande à vous faire à propos de la venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui : si l'on nous attribue une inspiration, une parole ou une lettre prétendant que le jour du Seigneur est arrivé, n'allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer.
Evangile selon St Luc (Lc 19,1-10)
Entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait. Or, il y avait un homme du nom de Zachée; il était le chef des collecteurs d'impôts, et c'était quelqu'un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui allait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd'hui il faut que j'aille demeurer dans ta maison. » Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie. Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. » Zachée, debout, s'adressa au Seigneur : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j'ai fait du tort à quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd'hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham. En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »
COMMENTAIRE :
« Tu as pitié de tous les hommes… Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu'ils se convertissent… Comment aurait-il subsisté, si tu ne l'avais pas voulu ?» (Livre de la Sagesse) ; « que notre Dieu vous trouve dignes de l'appel qu'il vous a adressé… qu'il rende active votre foi. » (St Paul) ; « Zachée… était le chef des collecteurs d'impôts… le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham…le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (St Luc).
Nous avons intitulé les textes liturgiques du jour « La promesse de salut s’adresse à tous ». Ce titre rejoint le contenu explicite de l’extrait du Livre de la Sagesse et de l’Evangile du jour : « Tu as pitié de tous les hommes » proclame le premier ; le collecteur d’impôts est « lui aussi un fils d’Abraham » souligne le second.
Le caractère universel du message biblique est ainsi explicitement affirmé une fois de plus. Cela confirme que le privilège du peuple Juif, présenté comme le peuple élu, consiste seulement dans sa mission et son devoir de diffuser ce message de salut à tous les hommes et non de se réserver ce sort enviable à lui seul.
Reste à rappeler ce qu’on entend par « salut » et par le « péché ». Le « salut » consiste à sauver les hommes des conséquences du « Mal » lié à leur condition nécessaire de finitude. La création et les créatures et donc les hommes sont des êtres de finitude et cela par essence ou par nature, autrement dit de manière incontournable et nécessaire sinon ces créatures ou cette création se confondraient avec l’Etre infini, avec la source et le fondement de toutes choses, avec l’Etre qui par définition ne connaît aucune limite, ce qui n’aurait pas de sens. Le « Mal » lié à la finitude est à mettre en relation non avec une faute morale, une punition divine mais avec les limites spatiales, temporelles, structurelles inhérentes à la condition de finitude.
La faute morale, source du « péché » consiste dans la conviction que la finitude est la seule réalité ontologique concevable et donc que Dieu est un mirage et dans le fait corollaire que cette condition de finitude se voit absolutisée, idolâtrée puisqu’elle incarne les seules valeurs ou raisons de vivre envisageables. Dès lors sont rejetées comme illusoires la présence de la transcendance au sein de notre vie intérieure et la proposition libre et gratuite d’Alliance de Dieu aux hommes et à la création en général afin d’accéder à une forme nouvelle de plénitude divine, la plénitude sur le mode de la finitude, grâce à l’Incarnation de Dieu au sein de la finitude.
C’est en ce sens que St Paul prie pour que notre foi s’active et nous délivre des vraies illusions, des fausses valeurs, qui, aux yeux des croyants, deviennent des idoles, c’est-à-dire des valeurs qui nous aveuglent et nous écartent de la voie du « salut ».
En effet, Dieu aurait assumé la condition de la finitude, se serait fait librement et gratuitement finitude tout en conservant sa plénitude afin que les hommes puissent surmonter les limites initiales et essentielles de la finitude. Pour ceux qui accordent crédit à cette promesse ontologique, il va de soi que la finitude ne saurait trouver en elle-même, dans ses insuffisances ontologiques la raison d’Etre de sa présence à l’Etre et de son maintien à l’Etre (« Comment aurais-tu subsisté si Dieu ne l’avait pas voulu ? »). Mais pour pouvoir accéder à cette plénitude sur le mode de la finitude, sur le mode du Dieu incarné, faut-il encore en accepter les exigences ontologiques. Si, comme le proclame St Jean, Dieu est « Amour », Amour-Agapè, amour gratuit, comme en témoigne sa décision libre et gratuite de faire advenir à l’Etre la création, afin qu’elle partage d’abord la valeur de l’Etre et ensuite la plénitude divine alors même que son inévitable condition de finitude ne la destinait pas à cet horizon ontologique, faut-il encore que les hommes se dévoilent, accueillent et adoptent dans leurs désirs et leur comportement l’Amour-agapè. Bref, la foi qui n’agit point, comme dirait le tragédien Racine, n’est pas une foi authentique et sincère. Ce message est adressé à tous et pas seulement aux entre-soi d’une communauté restreinte et enfermée dans son éventuelle bonne conscience et son conformisme. Telle est la mission du Dieu incarné, celui qui est à la fois entièrement homme ou « Fils de l’homme » et entièrement Dieu ou « Fils de Dieu ».
A. Mendiri
Rubrique "Libres commentaires liturgiques".
Prochain billet demain lundi 10 octobre.
TEXTES :
Deuxième Livre des Rois (5,14-17)
Il descendit jusqu'au Jourdain et s'y plongea sept fois, pour obéir à la parole de l'homme de Dieu ; alors sa chair redevint semblable à celle d'un petit enfant : il était purifié ! Il retourna chez l'homme de Dieu avec toute son escorte ; il entra, se présenta devant lui et déclara : « Désormais, je le sais : il n'y a pas d'autre Dieu, sur toute la terre, que celui d'Israël ! Je t'en prie, accepte un présent de ton serviteur. » Mais Élisée répondit : « Par la vie du Seigneur que je sers, je n'accepterai rien. » Naaman le pressa d'accepter, mais il refusa. Naaman dit alors : « Puisque c'est ainsi, permets que ton serviteur emporte de la terre de ce pays autant que deux mulets peuvent en transporter, car je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice à d'autres dieux qu'au Seigneur Dieu d'Israël.
Lettre de St Paul à Timothée (2,8-13)
Souviens-toi de Jésus Christ, ressuscité d'entre les morts, le descendant de David : voilà mon évangile. C'est pour lui que j'endure la souffrance, jusqu'à être enchaîné comme un malfaiteur. Mais on n'enchaîne pas la parole de Dieu! C'est pourquoi je supporte tout pour ceux que Dieu a choisis, afin qu'ils obtiennent, eux aussi, le salut qui est dans le Christ Jésus, avec la gloire éternelle. Voici une parole digne de foi : Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons. Si nous supportons l'épreuve, avec lui nous régnerons. Si nous le rejetons, lui aussi nous rejettera. Si nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même.
Evangile selon St Luc(17,11-19)
Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la région située entre la Samarie et la Galilée. Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance et lui crièrent : « Jésus, maître, prends pitié de nous. » A cette vue, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » En cours de route, ils furent purifiés. L'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c'était un Samaritain. Alors Jésus prit la parole en disant : « Tous les dix n'ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s'est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! » Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé. »
COMMENTAIRE :
« Il n'y a pas d'autre Dieu, sur toute la terre, que celui d'Israël ! » (Deuxième Livre des Rois) ; « on n'enchaîne pas la parole de Dieu !... Si nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole » (St Paul) ; « L'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix… Or, c'était un Samaritain... « Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé. » (St Luc).
Ces extraits soulignent avec force le caractère universel du Dieu d’Israël. Il convient tout d’abord de bien comprendre le sens de cette expression de « Dieu d’Israël ». D’un point de vue strictement rationnel, Dieu est une simple hypothèse dont rien ne prouve la validité et au contraire, à certains égards, la présence de ce que nous appelons, semble-t-il de manière légitime, le « Mal », plaide apparemment en faveur de sa négation. Le « Mal » renvoie en effet à tout ce qui remet en cause notre attachement à la vie, les plaisirs de toute sorte, les multiples formes de beauté, naturelles, esthétiques, morales, sans compter le foisonnement des désordres, des imperfections, des souffrances, des injustices des circonstances et des hommes qui conduisent à proclamer de manière dépitée que si ce Dieu existe, il faut espérer qu’il ait de bonnes excuses.
Pourtant, ces analyses qui semblent relever de l’évidence et du bon sens ne s’interrogent guère sur cette autre profonde énigme de l’Etre, ce qui est vraiment au-delà des apparences, à savoir la présence en son sein de toutes les manifestations de ce que les hommes désignent comme étant le « Bien » et dont nous venons d’évoquer quelques-unes de ces formes les plus prégnantes. En d’autres termes, l’attitude rationnelle qui va jusqu’au terme de l’analyse, qui ne s’arrête pas en chemin, se refuse à conduire de manière péremptoire à l’absence de sens, à la proclamation de l’absurde, alors même qu’elle se voit inapte à rendre compte de toutes les manifestations du sens ou de ce que les Grecs appelaient le « Logos ».
Ce sens est donc présent dans le monde et comme nous faisons partie du monde, il est également présent en nous. Il nous appartient alors de réfléchir sur ses fondements ou ses justifications ultimes, d’aller à sa rencontre au sein de notre vie intérieure, de l’accueillir, de l’interroger, de le chercher, d’être en quête en quelque sorte du sens du sens, c’est-à-dire de ses raisons d’être, de ses origines, de sa nature profonde. Certes, cette quête spirituelle dévoile tout à la fois nos possibilités et nos limites. L’homme ne se découvre pas tout à fait impuissant puisqu’il a conscience de ce sens, puisqu’il sait que celui-ci le fait vivre, puisqu’il se révèle qu’à l’évidence il n’est pas la source de ce sens. En même temps, il prend également conscience de ses limites ou plus précisément des limites de sa raison afin de répondre aux interpellations que suscite sa présence et sa nature. Il doit donc faire appel à d’autres ressources que la raison exclusive afin de tenter de comprendre de quoi il s’agit. Tels sont les fondements ou les justifications de ce qu’on appelle la « Révélation ».
L’idée de Révélation est au cœur de la pensée biblique, et à vrai dire au cœur de toute pensée religieuse, autrement dit de toute pensée qui nous relie, comme l’indique l’étymologie du terme de religion, au sens, à la transcendance de ce sens qui nous dépasse infiniment. Mais l’originalité sans doute du sens évoqué par ce que l’on appelle les « prophètes » du peuple d’Israël, consiste à proclamer, au-delà de son caractère mystérieux, lointain, inaccessible, indicible en un mot, sa proximité, sa familiarité, sa parenté avec ce que la commune humanité est en mesure de prendre conscience dès lors qu’elle se met en quête de ce sens. Les sources ultimes de ce sens, lointaines et très proches tout à la fois, se voient accolées le nom de Dieu, puisque toute pensée se traduit par un langage et donc par des mots.
A la suite de circonstances historiques contingentes, il s’avèrerait que le peuple Juif ait eu le privilège de se dévoiler ce Dieu ainsi conçu et d’en approfondir le message tel que la raison et le cœur des hommes sont à même de le comprendre et de l’exprimer. Il s’agit donc d’une manière humaine de se révéler, de dire, d’exprimer une présence et une vérité de l’ordre de la transcendance, de l’ordre de ce qui dépasse l’homme, si on entend par « vérité » ce qui est vraiment conforme à ce qui est. Cet anthropomorphisme si souvent reproché aux croyants est donc inévitable et en même temps légitime puisqu’il renvoie à une réalité qui n’est pas de l’ordre de l’humain et qui résiste à toutes les dénégations qu’on peut lui opposer.
Le peuple d’Israël a donc eu ce privilège historique de se dévoiler sans doute le premier la nature profonde du sens qui traverse toute conscience. C’est à ce titre qu’il peut être dit « le peuple élu ». Mais ce Dieu qu’il est censé se révéler n’est pas uniquement le Dieu d’Israël. Israël n’en est que le médiateur historique. Ce Dieu est celui de tous les hommes qui sont invités à accomplir la même démarche intérieure afin de se révéler et d’accueillir sa présence.
A cet effet, l’Evangile du jour souligne que des hommes étrangers aux juifs, se situant en-dehors de leur peuple, de leur mouvance religieuse, de leurs traditions, sont à même de se dévoiler ce Dieu dans son authenticité et ce, parfois beaucoup mieux que ceux qui ont fait de ce message un simple rituel, une source de conformisme social, une propriété indue. Belle leçon qui garde toute sa fraîcheur et sa vérité aujourd’hui encore, et qui nous invite à réfléchir sur toutes les exclusives que lancent certains, tous les entre- soi satisfaits d’eux-mêmes, et qui ne prennent pas conscience du caractère dérisoire de certaines formules comme par exemple « Hors de l’Eglise, point de salut ».
A. Mendiri
Rubrique "Libres commentaires liturgiques".
Prochain billet demain lundi 26 septembre.
TEXTES :
Livre d’Amos (6,1a.4-7)
Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient ensécurité sur la montagne de Samarie, ces notables de la première des nations, vers qui se rend la maison d'Israël! Couchés sur des lits d'ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l'étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d'Israël ! C'est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n'existera plus.
Lettre de St Paul à Timothée(Tm 6,11-16)
Mais toi, homme de Dieu, fuis tout cela ; recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C'est à elle que tu as été appelé, c'est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t'ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu'à la manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c'est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs ; lui seul possède l'immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l'a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.
Evangile selon St Luc (Lc 16,19-31)
« Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d'ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l'emportèrent auprès d'Abraham. Le riche mourut aussi, et on l'enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : "Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. - Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous." Le riche répliqua : "Eh bien ! père, je te prie d'envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j'ai cinq frères : qu'il leur porte son témoignage, de peur qu'eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !" Abraham lui dit : "Ils ont Moïse et les Prophètes : qu'ils les écoutent ! - Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu'un de chez les morts vient les trouver, ils seconvertiront." Abraham répondit : "S'ils n'écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts : ils ne seront pas convaincus." »
COMMENTAIRE :
« Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles… et à ceux qui se croient en sécurité » (Livre d’Amos) ; « Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle…jusqu'à la manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître… c'est Dieu… aucun homme ne l'a jamais vu, et nul ne peut le voir » (St Paul) ; « tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant… il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance… si quelqu'un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront." Abraham répondit…quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts : ils ne seront pas convaincus." » (St Luc).
Ces textes sont riches sur le plan théologique même si le langage utilisé peut dérouter par les représentations symboliques proposées et qui, prises à la lettre sont apparemment mièvres et infantilisantes.
Remarquons tout d’abord que le texte extrait de l’Ancien Testament et l’Evangile du jour se rejoignent sur un point : le bonheur sur cette Terre peut être illusoire et factice. Ordinairement on désigne par le bonheur la possibilité offerte par les hasards de l’hérédité, du milieu, par la chance, les circonstances, de jouir des satisfactions physiques, matérielles, affectives, intellectuelles éventuellement, auxquels aspire notre désir de vie le plus profond et le plus spontané. Nous ne connaissons que trop les immenses inégalités des destins individuels en la matière.
Toute la question consiste à savoir si ces représentations du bonheur ne sont pas factices. Certes, comme le dit plaisamment le dicton populaire, « il vaut mieux être en bonne santé, fortuné et beau que l’inverse » et nul ne saurait négliger ces dimensions de l’existence auxquelles chacun aspire naturellement, légitimement et qui sont constitutives pour partie de ce que nous appelons le « Bien » par opposition au « Mal » et qui justifient notre attachement viscéral à la vie.
Cependant, chacun sait et observe que les caractéristiques dont nous avons fait état peuvent s’accompagner du sentiment de l’absurde lié pour l’essentiel à la certitude empirique de la mort, peuvent manifester le « divertissement » tel que le décrit Pascal, autrement dit l’étourdissement au sein d’activités fiévreuses afin de nous faire oublier le tragique apparent de notre condition. Ajoutons enfin et surtout que toutes les dimensions positives évoquées ne prennent véritablement sens que si les personnes qui en bénéficient aiment et sont aimées. Le bonheur authentique répond d’abord et pour l’essentiel à une disposition intérieure qui nous fait accueillir et reconnaître les petites choses positives de l’existence ordinaire. Cette disposition intérieure présente d’autant plus de force qu’elle s’enracine dans la présence, la présomption, voire la certitude, illusoire ou non, du sens.
Or, de manière légitime ou non, le message biblique et particulièrement évangélique, proclame que la présence du sens est d’autant plus enracinée, vivante et authentique que le sujet concerné a fait Alliance avec Dieu, autrement dit s’est révélé sa promesse d’une vie sans terme et pouvant accéder à la plénitude divine elle-même et dont l’Amour-agapè, l’Amour gratuit, l’Amour qui n’attend aucune contrepartie, l’Amour qui veut profondément du Bien, constitue son essence, sa réalité intime même.
Cette foi constitue le bien le plus précieux. Cette aspiration à la plénitude n’a de sens que si Dieu a assumé la condition de la finitude, y a introduit cette possibilité d’accès à une forme de plénitude nouvelle, la plénitude sur le mode de la finitude, bref si Dieu s’est incarné. Telle est la mission et la vocation du Christ. Cependant, une telle foi est frappée pour nombre d’entre nous par l’invraisemblance. « C’est folie de croire » proclame St Paul. Certes, la résurrection de Jésus de Nazareth atteste aux yeux de ceux qui accordent crédit à ce témoignage des Evangiles que cet homme était bien le « Fils de Dieu », le Dieu incarné. Mais faut-il encore être convaincu de l’évènement de la Résurrection qui ne repose que sur les témoignages concordants et persévérants jusqu’au martyr des disciples de ce personnage, de ce prophète. Or, là encore, et sans doute là plus que pour toute autre affirmation, l’invraisemblance alimente le scepticisme le plus profond, le plus ordinaire, le plus spontané. Car tout ce qui contrarie l’évidence du bon sens est rejeté avec force et avec condescendance.
A. Mendiri
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Rubrique "Libres commentaires liturgiques".
Prochain billet demain lundi 19 septembre.
TEXTES :
Livre d’Amos (8,4-7)
Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humblesdu pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d'argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu'aux déchets du froment ! » Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n'oublierai aucun de leurs méfaits.
Lettre de St Paul à Timothée(2,1-8)
J'encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d'État et tous ceux qui exercent l'autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité. Cette prière est bonne et agréable à Dieu notre Sauveur, car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. En effet, il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous. Aux temps fixés, il a rendu ce témoignage, pour lequel j'ai reçu la charge de messager et d'apôtre - je dis vrai, je ne mens pas - moi qui enseigne aux nations la foi et la vérité. Je voudrais donc qu'en tout lieu les hommes prient en élevant les mains, saintement, sans colère ni dispute.
Evangile selon St Luc (16,1-13)
Jésus disait encore aux disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : "Qu'est-ce que j'apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant." Le gérant se dit en lui-même : "Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n'en ai pas la force. Mendier ? J'aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu'une fois renvoyé de ma gérance, des gens m'accueillent chez eux." Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : "Combien dois-tu à mon maître ?" Il répondit : "Cent barils d'huile." Le gérant lui dit : "Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante." Puis il demanda à un autre : "Et toi, combien dois-tu ?" Il répondit : "Cent sacs de blé." Le gérant lui dit : "Voici ton reçu, écris quatre-vingts." Le maître fit l'éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l'argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles. Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande. Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ? Et si, pour ce qui est à autrui, vous n'avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ? Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent. »
COMMENTAIRE :
« …vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles…je n'oublierai aucun de leurs méfaits ». (Livre d’Amos) ; « J'encourage… à faire…des prières…pour… tous ceux qui exercent l'autorité, afin que nous puissions mener notre vie… en toute piété et dignité… car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité » (St Paul) ; « Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande…. Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ?... Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent. » (St Luc)
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent ». Nombre de lecteurs considèreront à l’issue d’une lecture sans doute trop rapide qu’il s’agit là de propos bien intentionnés mais angéliques. Chacun connait la nécessité et l’utilité de l’argent afin d’assurer le cours ordinaire de la vie. Certes, nous pouvons toujours espérer une société où l’argent deviendrait inutile. L’utopie proposée par Marx va dans ce sens. Celui-ci décrit un processus possible du cours de l’histoire où à l’issue de luttes révolutionnaires pour abolir les conditions d’exploitation que subit l’humanité et grâce aux progrès continus des technologies, le travail contraint se verra aboli et les biens nécessaires à la vie quotidienne produits par des robots et ce, en abondance. Les luttes internes aux sociétés afin de se répartir la pénurie n’auront plus aucun objet et la répartition des biens ne s’effectuera plus selon le travail accompli ou le mérite mais selon les besoins. Dès lors, l’argent ou la monnaie comme médiateurs indispensables afin d’acquérir des biens disparaîtra. Les activités humaines ne seront plus contraintes mais choisies en fonction de ses compétences et de ses goûts. Alors finira la « préhistoire de l’humanité » et commencera sa véritable histoire, celle où celle-ci, libérée de toutes les contraintes sociales, pourra mener ses activités en fonction des besoins de ce qui caractérise l’homme par excellence, à savoir son esprit.
Nous n’aborderons pas ce jour les difficultés conceptuelles liées à ces analyses de Marx ni le caractère purement hypothétique de ce processus puisque selon l’auteur, ce dernier ne pourra s’effectuer que si l’humanité prend conscience des conditions de son exploitation et lutte pour que celles-ci cessent. Remarquons seulement dans l’immédiat qu’il s’agit d’un idéal purement humain où les considérations sur un destin de l’homme en-dehors étroit de ce cadre n’ont évidemment aucune place.
Bien entendu, le texte évangélique ne se situe pas dans cette perspective. Il n’annonce pas ce temps lointain où l’argent n’aura plus ni sens ni nécessité. Il n’appelle pas non plus à renoncer à l’argent ce qui relèverait d’un irréalisme absolu. Les textes qui précèdent l’Evangile du jour soulignent même que Dieu « n’oubliera pas » les méfaits des hommes qui exploitent leurs frères en humanité et appellent ceux qui détiennent une autorité ou un pouvoir quelconque à en faire bon usage afin que les peuples puissent vivre avec le plus de dignité possible, c’est-à-dire à l’abri de l’extrême pauvreté ou de l’indigence.
De quoi s’agit-il alors ? Chacun sait combien nombre d’hommes sont obnubilés par l’argent. Ils le sont parce que l’argent est le moyen pour asseoir son pouvoir sur autrui, sur les rouages de la société et pour se procurer tous les biens et les satisfactions auxquels aspirent les hommes. Tout s’achète, hormis le respect ou l’amour d’autrui. Or, comme nous le rappelle avec force Heidegger, l’homme est un être « pour la mort ». Celle-ci est son horizon inévitable et certain. Dès lors, la plupart des hommes sont traversés par ce violent désir de vie et de jouissance dans le temps qui leur est donné. Cette vie terrestre est un absolu et l’argent qui permet d’accéder aux satisfactions qu’elle peut procurer devient une idole, c’est-à-dire une valeur absolue et en même temps illusoire aux yeux de ceux qui croient en un sens authentique. Nous retrouvons là le culte du « veau d’or » dénoncé par Moïse.
Cette attitude n’a de sens que dans le cadre de l’humanité repliée sur elle-même, coupée de la transcendance, c’est-à-dire inspirée par la seule « chair », cette union indissociable pour les juifs du corps et de l’âme et dont les seuls horizons se limitent à la finitude. Certes, certains d’entre eux demeurent des personnes admirables qui, privées de l’espérance procurée par la certitude ou la présomption ontologique du sens, restent « raisonnables » et voient le cours de leur vie gouvernée comme dirait Platon par « l’intelligence ». Mais ce n’est pas la pente naturelle de la commune humanité.
Car la présence du sens ou la présence présumée de ce sens, non seulement conduit à jeter un regard différent sur la vie ici et maintenant, mais qui plus est ouvre des horizons nouveaux et dépassant les limites de la finitude. Par essence, le sens relève de l’absence de limites et de l’infini ou de l’absolu. Dès lors, les valeurs authentiques, celles découlant de l’« amour agapè », de l’amour gratuit, de l’amour désintéressé, de l’amour qui ne s’achète pas mais qui se donne, du désir de faire du bien sans l’attente d’une contrepartie, peuvent-elles se développer sans artifice, sans contrainte, sans sens du devoir ou d’une quelconque obligation. C’est ce que les textes du Nouveau Testament désignent par le terme de charité. Telle est la véritable richesse, celle délivrée par l’Esprit, cette dimension de notre être lorsque nous sommes reliés à la transcendance, lorsque nous nous la dévoilons, lorsque nous l’accueillons, lorsque nous nous laissons vivifier par elle. Nulle trace de renoncement dans cette démarche, car il s’agit d’une démarche libératrice, d’une démarche où nous ne sommes plus esclaves des biens de ce monde de finitude, où nous sommes dépossédés de soi au profit de ces biens illusoires lorsqu’ils sont absolutisés, mais qui sont accueillis pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des manifestations du sens dès maintenant et destinés à être utilisés avec les lumières de l’Esprit, qui ne confond jamais l’ « avoir » et l’ « être ».
A. Mendiri
Rubrique "Libres commentaires liturgiques"
Prochain billet demain lundi 12 septembre.
TEXTES :
Livre de l’Exode (32,7-11.13-14)
Le Seigneur parla à Moïse : « Va, descends, car ton peuple s'est corrompu, lui que tu as fait monter du pays d'Égypte. Ils n'auront pas mis longtemps à s'écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre ! Ils se sont fait un veau en métal fondu et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant : "Israël, voici tes dieux, qui t'ont fait monter du pays d'Égypte." » Le Seigneur dit encore à Moïse : « Je vois que ce peuple est un peuple à la nuque raide. Maintenant, laisse-moi faire ; ma colère va s'enflammer contre eux et je vais les exterminer ! Mais, de toi, je ferai une grande nation. » Moïse apaisa le visage du Seigneur son Dieu en disant : « Pourquoi, Seigneur, ta colère s'enflammerait-ellecontre ton peuple, que tu as fait sortir du pays d'Égypte par ta grande force et ta main puissante ? Souviens-toi de tes serviteurs, Abraham, Isaac et Israël, à qui tu as juré par toi-même : "Je multiplierai votre descendance comme les étoiles du ciel ; je donnerai, comme je l'ai dit, tout ce pays à vos descendants, et il sera pour toujours leur héritage." » Le Seigneur renonça au mal qu'il avait voulu faire à son peuple.
Lettre de St Paul apôtre à Timothée (Tm 1,12-17)
Je suis plein de gratitude envers celui qui me donne la force, le Christ Jésus notre Seigneur, car il m'a estimé digne de confiance lorsqu'il m'a chargé du ministère, moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. Mais il m'a été fait miséricorde, car j'avais agi par ignorance, n'ayant pas encore la foi ; la grâce de notre Seigneur a été encore plus abondante, avec elle la foi, et avec l'amour qui est dans le Christ Jésus. Voici une parole digne de foi, et qui mérite d'être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. Mais s'il m'a été fait miséricorde, c'est afin qu'en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui, en vue de la vie éternelle. Au roi des siècles, Dieu immortel, invisible et unique, honneur et gloire pour les siècles des siècles ! Amen.
Evangile selon St Luc (15,1-32)
Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l'écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Si l'un de vous a cent brebis et qu'il en perd une, n'abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve ? Quand il l'a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux, et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : "Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !" Je vous le dis : C'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion. Ou encore, si une femme a dix pièces d'argent et qu'elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu'à ce qu'elle la retrouve ? Quand elle l'a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : "Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé la pièce d'argent que j'avais perdue !" Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. » Jésus dit encore : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : "Père, donne-moi la part de fortune qui me revient." Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu'il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s'engager auprès d'un habitant de ce pays, qui l'envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : "Combien d'ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Traite-moi comme l'un de tes ouvriers." Il se leva et s'en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : "Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils." Mais le père dit à ses serviteurs : "Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé." Et ils commencèrent à festoyer. Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s'informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : "Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu'il a retrouvé ton frère en bonne santé." Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d'entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : "Il y a tant d'années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !" Le père répondit : "Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !" »
COMMENTAIRE :
« Ils n'auront pas mis longtemps à s'écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre ! Ils se sont fait un veau en métal fondu et se sont prosternés devant lui…Pourquoi, Seigneur, ta colère s'enflammerait-elle contre ton peuple ?… Le Seigneur renonça au mal qu'il avait voulu faire à son peuple (Livre de l’Exode) ; « le Christ Jésus est venu dans monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. Mais s'il m'a été fait miséricorde… Jésus montre toute sa patience… à ceux qui devaient croire en lui, en vue de la vie éternelle » (St Paul) ; « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux !... C'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion… "Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » (St Luc).
Le fil directeur de ces trois extraits de l’Ancien et du Nouveau Testament est très explicite : il s’agit d’évoquer la miséricorde divine. Cependant ce terme peut susciter l’esprit critique de ceux qui y verront la marque d’un anthropomorphisme naïf et qui s’empresseront d’y voir la confirmation selon laquelle les hommes ont créé un dieu à leur image ou plus précisément à l’image de leur idéal, celui qu’il rêverait de pouvoir atteindre. Une telle analyse rejoint celle de Feuerbach, philosophe allemand du XIX° siècle.
L’accusation d’anthropomorphisme ne tient que si l’on accueille cette supposée miséricorde divine comme une simple qualité morale semblable à celle que l’on peut trouver chez tel ou tel de nos frères en humanité. Elle ne tient plus si on quitte les rivages de la crédulité naïve et si on resitue ces affirmations dans le cadre d’une théologie d’ensemble, autrement dit dans le cadre d’une conception de Dieu et au-delà d’une conception de l’Etre, ce qui est vraiment au-delà des apparences, qui leur donnent tout leur sens, leur pertinence, leur consistance.
De quoi s’agit-il en l’occurrence ? Les Juifs de cette époque ont proclamé avec force la possibilité de ce qu’ils appellent la « Révélation » autrement dit d’une expérience intérieure, d’une intuition, d’une saisie immédiate par le « cœur » dira Pascal, de la présence du sens en nous. Il y aurait, au-delà même de nos capacités de réflexion, une dimension propre à l’homme comme être conscient, comme être qui au sein de son être se pose la question de l’Etre et du sens, qu’il appartient à chacun d’actualiser et de faire vivre, et qu’ils désignent comme étant l’Esprit, Esprit qui nous « relierait » à cette transcendance, qui permettrait de dépasser les seules dimensions de la « chair », cette unité indissociable du corps et de l’âme, ordinairement enfermée dans les limites de la finitude, du bon sens, des exigences de la vie pratique. Telle est d’abord la conviction de toute pensée religieuse, de toute démarche qui prétend nous relier à un sens qui nous habiterait, qui serait en nous mais qui ne se confondrait pas avec nous.
Ce lien intuitif se voit bien entendu éclairé, fécondé, structuré par la réflexion et notamment par la réflexion rationnelle, celle qui est à la source de l’expression de son contenu, à savoir la pensée théologique. L’élaboration de cette pensée théologique s’appuie sur un sens qui la dépasse mais elle utilise pour ce faire le langage de l’homme, les capacités limitées de celui-ci, les représentations culturelles d’une époque. En ce sens, tout langage, toute conception ayant pour objet l’absolu, la nature d’un Etre étranger aux êtres finis que nous sommes, le fondement de toutes choses, l’Etre sans limite ou Infini, se construit nécessairement sur un mode humain, est par essence de nature anthropomorphique, même si sa source d’inspiration n’est pas humaine, même si, par nécessité rationnelle, les êtres limités que nous sommes se voient immergés au sein de cette réalité infinie, dont nous ne pouvons qu’exprimer un point de vue humain.
Or, que nous dit cette expérience intérieure, ce dévoilement jamais achevé de cette « vérité », ce que les Grecs désignent par l’ « alethèia » ? Le monde dont nous faisons l’expérience, fini, limité, contingent ou non nécessaire, ne saurait contenir en lui-même sa propre raison d’être. Ce monde est une création ou un monde dont les fondements sont autres que lui-même, étrangers à sa nature ou son essence. Cette création n’était nullement une nécessité. Le fondement en question aurait librement et gratuitement décidé de faire émerger à l’Etre, de faire partager la valeur de l’Etre, autrement dit toutes les caractéristiques ontologiques sources du contentement d’Etre et qu’on appelle le « Bien » à un Etre distinct du sien. Mieux, selon la tradition évangélique, il aurait décidé librement et gratuitement de faire partager à cette création non seulement sa valeur d’Etre mais également la possibilité d’accéder à une forme de plénitude divine. Pour ce faire, Dieu doit assumer la finitude, se faire finitude tout en conservant sa plénitude, c’est-à-dire le plus haut niveau d’Etre envisageable, il doit en un mot s’incarner. Telle est la « bonne nouvelle ». Tel est le cœur du message évangélique. C’est pour ces raisons que St Jean, afin de désigner la nature de ces deux démarches divines gratuites, c’est-à-dire accomplies sans qu’un intérêt propre en rende compte, proclame que Dieu est « Amour », amour-agapè, amour gratuit, amour qui n’attend aucune contrepartie.
Mais afin d’accéder à cette plénitude, faut-il encore que les créatures et plus particulièrement les hommes qui sont en capacité de s’ouvrir à la transcendance, de se poser la question du sens, fassent « Alliance » avec ce Dieu, autrement dit accordent crédit à son message et s’efforcent d’imiter ce Dieu-Amour, condition ontologique nécessaire pour pouvoir connaître cette plénitude promise, puisque telle est sa nature profonde. Pour cela il leur faut rompre avec les voix de la « chair », du bon sens, des apparences qui toutes lui susurrent avec la force de l’évidence que ces promesses sont des illusions ou des fariboles. Telle est l’essence du « péché » par excellence.
Mais précisément parce qu’il est difficile de croire ou d’avoir la foi, précisément parce que d’une certaine manière « c’est folie de croire » comme le dira St Paul, ce Dieu-Amour est compréhensif et patient. De plus, si on prend en considération sa nature profonde et la raison d’Etre qu’il s’est librement donnée, celle d’unifier au sein de cette plénitude de vie et d’Etre l’ensemble des créatures, il va de soi que toute conversion, tout retournement vers la reconnaissance de cette plénitude, tout ralliement à ce projet ontologique grandiose est source de « joie », mot humain dont Spinoza fera plus tard l’expression de la manifestation de la plus grande force d’Etre. C’est en ce sens que face aux limites, aux obstacles inévitables de la finitude, de la « chair », ce Dieu-amour est tout naturellement « miséricorde », c’est-à-dire bienveillance irriguée par ce « vouloir du bien » qu’on appelle Amour-agapè.
A. Mendiri