· 10 LA NOTION D'INSTINCT CHEZ L'HOMME . COURS.
· 9 LE STATUT DE LA CONSCIENCE SELON NIETZSCHE. COURS.
· 13 CROYANCES, RITES ET FÊTES DU JUDAÏSME
· NATURE HUMAINE ET CONDITION HUMAINE.
· 1 LES FONDEMENTS D'UNE DEMOCRATIE
· 10 LA FONCTION DU MYTHE
· 531 L'ART POUR L'ART OU ART ENGAGE?
· 5 LE BOUDDHISME: COMPARAISON AVEC L'HINDOUISME
· 12 MOÏSE, FONDATEUR DU JUDAÏSME
· 1 COURS DE PHILOSOPHIE: LA PHILOSOPHIE SPONTANEE.
· 289. INCONSCIENT PSYCHIQUE ET CONNAISSANCE DE SOI.
· 286. LES MANIFESTATIONS DE L'INCONSCIENT PSYCHIQUE.
· 411 LES SOURCES DE LA CONNAISSANCE HUMAINE.
· 2 COURS DE PHILOSOPHIE: LE ROLE DE LA RAISON.
· 8 LE STATUT DE LA CONSCIENCE SELON KANT ET PASCAL. COURS.
>> Toutes les rubriques <<
· 29 Cours: La nature de l'homme (15)
· 8 Les grandes religions (24)
· 36 Cours: L'Art. (14)
· 31Cours: L'inconscient. (6)
· 3 L'esprit démocratique (23)
· 2 Cours: Pourquoi la philosophie? (5)
· 7 Le phénomène religieux (16)
· 30 Cours: La morale. (11)
· 45 Extraits de textes philosophiques (15)
· 35 Cours: La politique. (22)
travail vie moi monde bonne amour société mode dieu message nature texte soi enfant gratuit aimer extrait enfants
Statistiques
Date de création : 26.02.2011
Dernière mise à jour :
28.01.2026
5233 articles
Rubrique "Philosophie au fil des textes".
Prochain billet demain 26 novembre (Philosophie au fil des thèmes, le Sens et le statut de la foi)
Le texte qui nous servira de support afin de mener notre analyse concernant ce thème a pour auteur Freud, extrait de « Malaise dans la civilisation ».
« Or, parmi les exigences idéales de la société civilisée, il en est une qui peut, ici, nous mettre sur la voie. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », nous dit-elle. Célèbre dans le monde entier, cette maxime est plus vieille à coup sûr que le christianisme, qui s’en est pourtant emparé comme du décret dont il avait lieu de s’estimer le plus fier. Mais elle n’est certainement pas très ancienne. A des époques déjà historiques, elle était encore étrangère aux hommes.
Mais adoptons à son égard une attitude naïve comme si nous l’entendions pour la première fois ; nous ne pouvons alors nous défendre d’un sentiment de surprise devant son étrangeté. Pourquoi serait-ce là notre devoir ? Quel secours y trouverions-nous ? Et surtout, comment arriver à l’accomplir ? Comment cela nous serait-il possible ? Mon amour est à mon regard chose infiniment précieuse que je n’ai pas le droit de gaspiller sans en rendre compte. Il m’impose des devoirs dont je dois pouvoir m’acquitter au prix de sacrifices. Si j’aime un autre être, il doit le mériter à un titre quelconque. Il mérite mon amour lorsque par des aspects importants, il me ressemble à tel point que je puisse en lui m’aimer moi-même. Il le mérite s’il est tellement plus parfait que moi qu’il m’offre la possibilité d’aimer en lui mon propre idéal ; je dois l’aimer s’il est le fils de mon ami car la douleur d’un ami, s’il arrivait malheur à son fils, serait aussi la mienne ; je devrais la partager. En revanche, s’il m’est inconnu, s’il ne m’attire par aucune qualité personnelle et n’a encore joué aucun rôle dans ma vie affective, il m’est bien difficile d’avoir pour lui de l’affection. »
Cet extrait de S. Freud à propos de l’amour du prochain semble frappé au coin du bon sens. Ce qui est difficile, artificiel, voire impossible c’est d’aimer un inconnu dont on ne sait rien par définition, dont les qualités ou les défauts nous échappent et dont les apparences n’ont parfois rien de spécialement attirant. L’auteur en conclut que « l’amour du prochain » prôné par le Christianisme et semble-t-il avant lui par le Judaïsme comme le suggère peut-être l’auteur mais également plus loin dans le temps ce que les Occidentaux appellent l’hindouisme (la fameuse voie d’amour) et à certains égards le bouddhisme si nous rapprochons amour et compassion, souligne que la plupart des religions prescrivent aux hommes ce « devoir » dans l’intérêt supérieur des sociétés. Mais ce devoir n’est au mieux qu’un idéal inaccessible vers lequel on doit tendre, un horizon qui doit inspirer nos conduites mais qui comme tout horizon, s’éloigne au fur et à mesure que l’on tente de s’en rapprocher.
Si nous résumons en quelques mots les caractéristiques de l’amour du prochain selon Freud, nous retiendrons trois idées clés à nos yeux : l’amour doit se mériter et répondre à un intérêt pour moi ; il est présenté comme un devoir à accomplir ; il est vécu comme une « affection » pour autrui, totalement artificielle lorsque la première condition n’est pas remplie, à savoir la prise en compte de la proximité sociale, affective et par rapport à mon propre idéal de vie avec autrui.
Nous espérons que les lecteurs de ce billet ne considèrerons pas qu’il est cavalier d’affirmer que les trois caractéristiques avancées par Freud constituent trois erreurs d’analyse fondées certainement sur une ignorance assez grande du message évangélique et au-delà du message biblique. Expliquons-nous.
L’erreur la plus grave est sans conteste celle consistant à associer « amour du prochain » et l’ « affection » que l’on est susceptible de lui porter. Freud confond là « Eros » et « Agapè ». L’Amour « Eros » est celui qui correspond le mieux à la signification la plus banale et la plus répandue de ce terme, à savoir l’Amour qui se porte sur des corps, qui est suscité par des phénomènes hormonaux ou bien par des qualités qui répondent à notre idéal, à nos attentes et dont le compagnonnage est susceptible de combler notre besoin de communication et de briser notre solitude métaphysique.
Cette forme de l’Amour est sans doute très utile pour la reproduction de l’espèce humaine ou pour le bonheur partagé de nombre d’êtres humains, mais il n’a rien à voir avec « l’amour du prochain » qui relève de l’Amour « Agapè ». Qu’est-ce que l’Amour « Agapè » ? Il s’agit précisément d’un Amour dépourvu de tout intérêt, de toute contrepartie, bref d’un Amour gratuit si on entend par gratuité, le fait d’une activité sans lien avec un intérêt vital ou plus étroitement sans lien avec un intérêt personnel.
Cette disposition intérieure est-elle envisageable ou bien n’est-ce qu’un rêve d’idéaliste oublieux de la réalité la plus prosaïque ? L’Amour « Agapè » est fort bien traduit par le mot correspondant de la langue italienne et qui signifie « vouloir du bien ». Si nous nous en tenons dans l’immédiat à cette seule signification, chacun comprendra qu’il n’est nullement nécessaire d’éprouver une « affection » particulière pour quelqu’un pour lui vouloir du bien. Il n’est pas non plus indispensable qu’il ait des qualités intéressantes à mes yeux, bref qu’il attire mon attention, mon intérêt, voire mon admiration pour manifester vis-à-vis de lui le désir que la vie lui donne l’occasion de connaître des circonstances positives.
Cette disposition d’esprit est-elle un devoir ? L’idée de devoir suppose que le sujet concerné contrarie sa nature spontanée portée à l’égoïsme, à la centration sur soi afin d’adopter un comportement dicté par sa raison (C’est là la démarche de Kant) ou par la tradition morale ou par le conformisme social ou encore dans le pire des cas par l’intérêt bien compris ou la crainte du regard et du jugement d’autrui.
Bien entendu, l’ « amour Agapè » n’est nullement un devoir ainsi entendu. N’oublions pas que l’invitation à « aimer son prochain » est un des fondements du christianisme. Elle s’adresse à des sujets humains qui partagent une vie de foi. La foi n’est pas une croyance banale, un acte intellectuel accordant crédit à telle ou telle affirmation d’ordre religieux ou métaphysique ou un acte de confiance dans tel ou tel prophète ou personnage biblique. Ou plus exactement ce n’est pas que cela ni même essentiellement cela. C’est d’abord une expérience intérieure d’ordre spirituel. C’est un mode de perception ou d’approche du monde, de l’histoire humaine et de soi-même.
Or cette vie de foi est censée me dévoiler comme « enfant de Dieu » et ma présence à l’Etre comme un don, comme le témoignage de la valeur gratuite de cette existence. Cette expérience me conduit donc à dépasser, à transcender les étroites frontières de mon humanité repliée sur elle-même. Cette expérience spirituelle me dévoile le prix infini de toute existence, de l’existence humaine que j’ai le privilège de connaître au sens étymologique du terme (à savoir « naître avec »), de ma propre existence individuelle, unique en son genre.
Dès lors, cette expérience vécue, authentique, qui éveille en moi le désir et non le devoir d’aimer (c’est-à-dire de vouloir du bien, de protéger, d’entretenir), l’existence en général, toute existence humaine en particulier et ma propre existence me conduit tout naturellement à sortir de moi-même, à prendre en compte autrui, sa présence, ses attentes, sa valeur, son caractère sacré c’est-à-dire « signe » de Dieu et du sens. Cette disposition d’esprit n’est autre que ce que St Paul appelait la « charité ». Celle-ci ne se réduit pas à cette attitude apparemment généreuse consistant à distribuer aux pauvres une partie de son surplus afin parfois de se donner bonne conscience ou de paraître aux yeux des hommes, elle est d’abord une disposition d’esprit, un état intérieur authentique qui sont fort bien définis par sœur Emmanuelle : « ce qui importe ce n’est pas de donner mais la manière avec laquelle on donne », et qui reste de l’ordre de l’invisible.
La charité ainsi conçue se confond avec l’Amour Agapè. C’est un acte spirituel et non affectif au sens étroit et banal du terme. Nous sommes loin, très loin, des conceptions de Freud.
A. Mendiri