· 10 LA NOTION D'INSTINCT CHEZ L'HOMME . COURS.
· 9 LE STATUT DE LA CONSCIENCE SELON NIETZSCHE. COURS.
· 13 CROYANCES, RITES ET FÊTES DU JUDAÏSME
· NATURE HUMAINE ET CONDITION HUMAINE.
· 1 LES FONDEMENTS D'UNE DEMOCRATIE
· 10 LA FONCTION DU MYTHE
· 531 L'ART POUR L'ART OU ART ENGAGE?
· 5 LE BOUDDHISME: COMPARAISON AVEC L'HINDOUISME
· 12 MOÏSE, FONDATEUR DU JUDAÏSME
· 1 COURS DE PHILOSOPHIE: LA PHILOSOPHIE SPONTANEE.
· 289. INCONSCIENT PSYCHIQUE ET CONNAISSANCE DE SOI.
· 286. LES MANIFESTATIONS DE L'INCONSCIENT PSYCHIQUE.
· 411 LES SOURCES DE LA CONNAISSANCE HUMAINE.
· 2 COURS DE PHILOSOPHIE: LE ROLE DE LA RAISON.
· 8 LE STATUT DE LA CONSCIENCE SELON KANT ET PASCAL. COURS.
>> Toutes les rubriques <<
· 29 Cours: La nature de l'homme (15)
· 8 Les grandes religions (24)
· 36 Cours: L'Art. (14)
· 31Cours: L'inconscient. (6)
· 3 L'esprit démocratique (23)
· 2 Cours: Pourquoi la philosophie? (5)
· 7 Le phénomène religieux (16)
· 30 Cours: La morale. (11)
· 45 Extraits de textes philosophiques (15)
· 35 Cours: La politique. (22)
homme image sur vie moi soi enfants belle mode histoire création art nature texte pouvoir demain créations
Statistiques
Date de création : 26.02.2011
Dernière mise à jour :
11.03.2026
5275 articles
Rubrique "Dimensions comparées art-science". Suite du billet N°4977.
Extrait de Philosophie pour tous, Tome VIII, A.MENDIRI, Amazon.
Prochain billet demain vendredi 20 juin.
Ce qui caractérise l’acte de création en art et en science c’est son imprévisibilité. Même lorsqu’il utilise une méthode rigoureuse, le chercheur ne connaît pas à l’avance ce qu’il en sera du verdict de l’expérimentation. Pour sa part, l’artiste fait émerger ses idées au fur et à mesure qu’il crée. Ces deux activités culturelles possèdent d’autres points communs, même si ces derniers conservent une spécificité irréductible due à ce qu’ils renvoient à deux dimensions radicalement distinctes du réel, le domaine quantitatf et le domaine qualitatif. Il s’agit en effet de deux activités caractérisées par leur gratuité, par le fait qu’elles restent étrangères à toute utilité pratique. De plus, art et sciences partagent chacune une forme d’universalité, objective et de l’ordre du concept, essentiellement mathématique pour les sciences pures, subjective et transcendant également toutes les cultures et toutes les époques concernant les chefs-d’oeuvre de l’art.
Mais il nous faut revenir sur la saisie du sens d’une œuvre d’art. Car toute œuvre d’art incarne un langage spécifique par la médiation d’un support matériel et est porteuse d’un sens. D’ailleurs c’est précisément lorsque ces œuvres toutes uniques par définition et donc singulières expriment le sens universel de la condition humaine qu’elles sont reconnues comme étant des chefs-d’oeuvre. Mais ce sens ne s’impose pas à notre perception comme une évidence incontestable. Car il y a une loi qui gouverne tout acte perceptif selon laquelle il ne suffit pas de regarder pour voir ce qu’il y a à voir ou d’écouter pour entendre ce qu’il y a à entendre.
A partir de ce constat, il va de soi que la reconnassance de la valeur d’un chef-d’oeuvre ne va pas de soi. Certes, contrairement au langage mathématique de la physique, ouvert aux seuls esprits informés, tout un chacun, grâce à sa sensibilité est en droit d’avoir une réaction et un jugement face à une œuvre d’art quelconque. Il n’est point nécessaire pour porter un premier jugement sur un tableau, sur une composition musicale, sur une réalisation architecturale de posséder des connaissances techniques précises ou maîtriser un langage spécifique. La nature qualitative des œuvres est susceptible de parler immédiatement, même si c’est superficiellement, à nos sens. Remarquons cependant que ces affirmations restent vraies pour toutes les formes d’art hormis la littérature qui nécessite la maîtrise de la langue utilisée.
Cependant, cette réaction spontanée face à des œuvres ne suffit pas pour pouvoir porter un jugement éclairé. Il est vrai que très souvent, mais à tort, la plupart des contemplateurs partagent la conviction que concernant l’art les jugements sont entièrement subjectifs, individuels, personnels et que « des goûts et des couleurs » on ne discute pas pour reprendre une expression courante en la matière. Pourtant il n’en est rien et Kant nous le rappelle avec force dans « La Critique du Jugement » : « En ce qui concerne l’agréable, chacun consent à ce que son jugement fondé sur un sentiment particulier et par lequel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à une seule personne. Il admet donc quand il dit : le vin des Canaries est agréable, qu’un autre corrige l’expression et lui rappelle qu’il doit dire : il m’est agréable ; il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui plaît aux yeux et aux oreilles de chacun. (…) Il en va tout autrement du beau. Ce serait ridicule, si quelqu’un se piquant de bon goût, pensait s’en justifier en disant : cet objet (l’édifice que nous voyons, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation) est beau pour moi...quand il dit d’une chose qu’elle est belle... il exige cette adhésion...ainsi on ne peut pas dire que chacun ait son goût particulier. Cela reviendrait à dire : le goût n’existe pas, c’est-à-dire le jugement esthétique qui pourrait à bon droit prétendre à l’assentiment de tous n’existe pas ».
Nous avons vu que ce qui justifie ou fonde le jugement de goût c’est la saisie de la qualité et du sens de l’oeuvre au-delà des apparences immédiates. Cela exige une certaine familiarisation, une capacité de voyager au sein de l’oeuvre, d’en dévoiler les caractéristiques cachées au regard profane. Comme toujours la vérité d’une œuvre, comme toute vérité et conformément à l’étymplogie grecque du terme, constitue un dévoilement. A cet égard, il convient de ne pas confondre certaines réactions spontanées liées à des affects et à notre histoire personnelle et qui justifient des jugements superficiels sur des œuvres d’art avec un authentique jugement esthétique. Dans ce dernier cas l’émotion découle d’un jugement alors que dans le premier cas l’émotion est la source indue d’un jugement.
Ce dévoilement semble inhérent à la spécificité du langage de l’art. Nous avons souligné combien le langage usuel s’avérait trop pauvre et trop imprécis pour évoquer les réalités que le physicien étudie et qu’il était nécessaire d’avoir recours au langage mathématique et au langage d’ordre conceptuel avec le sens univoque dont il est porteur. En art également, le langage usuel et la perception immédiate et profane, parfaitement adaptées pour vivre et pour l’action pratique, s’avéraient inadéquats lorsqu’il s’agit du jugement de goût porté sur les œuvres d’art.
En effet, au-delà du langage usuel, au-delà du concept, l’art prend appui sur la métaphore. Rappelons en premier lieu ce qu’on entend par métaphore. La métaphore est un procédé de langage permettant d’exprimer ce qui est réel sous la forme d’une image afin de donner un sens plus profond à la comparaison mise en œuvre. Deleuze, un philosophe contemporain va jusqu’à dire quele sens est étranger à la logique pure et relève de la métaphore. La métaphore ainsi entendue ne dérive pas du sens propre d'un mot mais au contraire le précède.Derrida, autre philosophe contemporain, va dans le même sens : pour luile concept n'est pas supérieur à la métaphore; il ne dit pas d'une manière plus transparente et plus vraie ce que la métaphore ne pourrait que suggérer ; le concept au contraire est plus pauvre, plus oublieux de la polysémie instable du sens et des infinies possibilités de la rhétorique.
Nous comprenons dès lors qu’une œuvre d’art de qualité enferme une pluralité de sens possibles. Certes , cette œuvre transcende les cultures et les époques mais dans la mesure où elle s’est rendue capable d’exprimer de manière singulière la condition universelle de l’homme, telle que l’entend Sartre, à savoir le fait que l’homme naît sans l’avoir demandé, vit avec autrui et est appelé à mourir, l’oeuvre en question enferme une part d’universalité qui peut effacer aux yeux du contemplateur les différences culturelles irréductibles qui sont les siennes et que l’on peut ignorer sans pour autant masquer le sens qui en fait la force et la valeur intemporelles.
Cela éclaire la démarche du poète Paul Valéry qui avait plaisir à visiter des écoles où ses poèmes étaient étudiés afin de se dévoiler le sens que les enfants et le maître dégageaient et qui lui avait échappé, conscient qu’il était que l’auteur ne possède pas l’exclusivité de ce sens et qu’une œuvre de qualité ne se réduit pas à un sens univoque. C’est d’ailleurs ce que soutient Derrida lorsqu’il affirme que « l’érivain écrit dans une langue et dans une logique dont, par définition, son discours ne peut dominer absolument le système, les lois et la vie propres. Il ne s'en sert qu'en se laissant d'une certaine manière et jusqu'à un certain point gouverner par le système. Et la lecture doit toujours viser un certain rapport, inaperçu de l'écrivain, entre ce qu'il commande et ce qu'il ne commande pas de schémas de la langue dont il fait usage".
A cet effet Derrida forge le néologisme de différance – avec un « a » – pour montrer que toute langue s’excède, que tout sens déborde.Le « a » de différance renvoie ainsi au participe présent de « différer » , compris dans le sens « être différent de » mais aussi « remettre à plus tard ». La différance est ce mouvement qui permet l’apparition de significations nouvelles dans une langue, comme s’il en existait secrètement plusieurs au sein d’elle.Nous différons au sens où nous remettons sans cesse à plus tard la parfaite compréhension de ce que nous vivons et faisons. Le sens nous échappe:« Un texte n'est un texte que s'il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte reste d'ailleurs toujours imperceptible ».
Ces considérations semblent étrangères au sens que peut recéler une théorie scientifique. Celui-ci semble définitivement univoque. Pourtant nous savons que les vérités scientifiques sont provisoires et que c’est là la clef du progrès scientifique. Par exemple la notion de masse a considérablement évolué depuis un siècle et demi. Avec Newton au XIX° siècle la masse définissait la quantité de matière qui demeurait constante et était distincte de l’énergie, les masses s’attirant selon un rapport inversement proportionnel à la distance ; avec la théorie de la relativité générale d’Einstein, la masse s’accroit avec la vitesse, est de même nature que l’énergie et déforme l’espace-temps, la gravitation n’étant plus une force mais correspondant à cette déformation ; depuis 2012 et la découverte du boson de Higgs, la masse n’est plus une propriété intrinsèque de la matière mais le résultat de l’interaction d’une particule avec le champ quantique.
En revanche, le sens universel d’une œuvre d’art ignore l’idée de progrès. Certes ce sens est tributaire pour partie de ce que les contemplateurs s’en dévoilent et donc tributaire des préoccupations d’une époque donnée. Mais ce qui est universel au sein de ce sens, à savoir l’interprétation singulière de l’universalité de la condition humaine ne change pas. Car le sens particulier propre à une culture, une époque, un individu n’incarne aucun progrès par rapport aux sens antérieurement attribués. Ces multiples sens ne sont que l’expression de la richesse de l’oeuvre en question, de sa profusion de sens possibles, de sa capacité d’ouverture à des horizons culturels très différents.
Certes, l’art connaît des progrès techniques concernant le mode de transmission des messages qui sont les siens . Un des exemples les plus marquants est le passage du cinéma muet aucinéma parlant vers les années 1920-1930. concernant l’art cinématographique. Mais cela ne concerne nullement le sens des œuvres en question. En revanche, le progrès des sciences et donc du sens accordé aux concepts scientifiques comme celui de masse se voit tributaire des nouvelles découvertes dans le langage mathématique ou de techniques de vérification. C’est ainsi que sans l’apparition au XIX° siècle de la géométrie de Riemann pour laquelle il n’y a que des courbes, la relativité générale prévoyant que les masses créent des courbes dans l’espace n’aurait pas pu être écrite . De même la vérification de cette théorie selon laquelle la masse s’accroît avec la vitesse n’aurait pas pu être effective sans l’accélérateur de particules du CERN. Comme on le voit le rapport au temps et à la notion de progrès de l’art et de la science s’avèrent sensiblement différents.