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13 LA CROYANCE. TEXTE DE NIETZSCHE.

Publié le 15/12/2011 à 10:32 par cafenetphilosophie Tags : texte dieu nature monde article homme extrait littérature

    Nous comptons aborder ce jour une série de billets sur la notion de croyance. Nous introduisons  cette réflexion par un texte de Nietzsche extrait du "Gai savoir", passage N°347.

 

Les croyants et leur besoin de croyance.- On mesure la force d'un homme, ou, pour mieux dire, sa faiblesse, au degré de foi dont il a besoin pour se développer, au nombre des crampons qu'il ne veut pas qu'on touche  parce qu'il s'y tient. Le christianisme, en notre vieille Europe, est encore nécessaire à la plupart des gens; c'est pour cela qu'il trouve encore des adeptes. Car tel est l'homme qu'on lui réfuterait cent fois un article de sa croyance, s'il en a besoin il ne cesse de le tenir encore pour "vrai", conformément à la fameuse "preuve de force" de la Bible. Quelques-uns ont encore besoin de métaphysique; mais ce furieux désir de certitude qui se décharge aujourd'hui par bataillons massifs dans la littérature scientifico-positiviste, ce désir de vouloir à tout prix posséder quelque chose de sûr (alor qu'on passe avec grande indulgence, dans le fièvre de ce désir, sur les preuves de cette sûreté), c'est encore un désir d'appui et de soutien, bref un désir de cet instinct de faiblesse qui ne crée sans doute pas les religions, métaphysiques et convictions de toutes sortes, mais...les conserve cependant.

  De fait, autour de tous ces systèmes positivistes, fume une vapeur de pessimisme ténébreux, de fatigues et de fatalismes, de déceptions et de peurs de nouvelles déceptions; ou alors c'est un étalage de ressentiments, de mauvaise humeur mise en vitrine, l'anarchisme de l'indignation, tout ce qu'il peut y avoir de symptômes ou de mascarades du sentiment de la faiblesse. Voyez encore la violence même avec laquelle nos meilleures têtes vont s'égarer en de misérables culs-de-sacs, en de pitoyables impasses,- comme la patrioterie (le "chauvinisme" des Français, la religion du "deutsch" allemande) ou comment les héritiers de chapelles esthétiques, - le naturalisme parisien (qui ne trie et ne dévoile de toute la nature que ce qui peut à la fois surprendre et dégoûter, ce qu'on appelle si volontiers à notre époque "vérité vraie"), ou le nihilisme à l'instar de Pétersbourg (autrement dit  la foi dans l'incroyance,jusqu'au martyre inclusivement)-; cette violence révèle en premier lieu un besoin de foi, d'appui, de vertèbres, de corset... C'est toujours là où manque le plus la volonté que la foi est le plus désirée, le plus nécessaire; car la volonté étant le ressort du commandement, est le signe distinctif de la maîtrise et de la force. Moins on sait commander plus on aspire à l'être, et à l'être sévèrement, que ce soit par un dieu, un prince, une classe, un médecin, un confesseur, un dogme, une conscience de parti. Ce qui autoriserait à conclure que les deux grandes religions du monde, le bouddhisme et le christianisme, pourraient bien avoir pris naissance dans une  extraordinaire anémie de la volonté, qui expliquerait encore mieux la rapidité de leur propagation. Et de fait il en est ainsi: ces deux religions ont rencontré un besoin impératif exalté jusqu'à la folie, au désespoir, par l'anémie de la volonté; elles ont enseigné toutes deux le fanatisme à une époque de torpeur, et proposé par là à une foule innombrable un point d'appui, une nouvelle possibilité de vouloir, un plaisir enfin à le faire. Le fanatisme est en effet la seule "force de volonté" à laquelle on puisse amener les faibles et les incertains, car il hypnotise tout le système sensitif et intellectuel au bénéfice de la nutrition surabondante d'un seul point de vue, d'un sentiment unique - le chrétien l'appelle sa foi -qui, désormais, hypertrophié, domine. Quand un homme se convainc qu'il doit être commandé, il est "croyant"; inversement, on peut imaginer certain plaisir de se gouverner, certaine puissance dans l'exercice de la souveraineté individuelle, certaine liberté du vouloir qui permettent à un esprit  de rejeter à son gré toute foi, tout besoin de certitude; on peut l'imaginer  entraîné à se tenir sur les cordes les plus ténues, sur les plus minces possibilités et à danser jusques au bord des abîmes. Ce serait l'esprit libre par excellence.